La crise de l'eau dans le monde et la transformation de l'eau en marchandise
Version révisée
Printemps 2001
par Maude Barlow
Présidente canadienne, Conseil des Canadiens
Présidente, Comité sur la mondialisation de l'eau, IFG
« L'eau sera au cœur des guerres du siècle prochain. »
Ismail Serageldin,
vice-président de la Banque mondiale
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Introduction
Nous aimerions croire que l'eau est infiniment abondante sur cette planète. Ce n'est pas le cas. L'eau douce disponible représente moins d'un demi pour cent de toute l'eau sur terre. Le reste est composé d'eau salée, ou encore est enfermée dans la calotte glaciaire. L'eau douce ne se renouvelle que grâce aux précipitations, qui sont de l'ordre de 40 000 à 50 000 kilomètres cubes par année. Et même la quantité limité d'eau douce dont nous disposons disparaît rapidement à cause de l'assèchement de la surface de la terre causé par l'intensité des activités dans les domaines de l'urbanisation, du déboisement, de la déviation des cours d'eau et de l'agriculture industrielle. Si les tendances actuelles se poursuivent, l'eau de tous les bassins fluviaux de tous les continents risque de s'épuiser.
La consommation d'eau dans le monde double tous les 20 ans, soit plus de deux fois plus vite que le taux d'augmentation de la population. Selon les Nations Unies, déjà plus d'un milliard de personnes n'ont pas accès à de l'eau potable. Si les tendances actuelles se maintiennent, l'on s'attend à ce que la demande d'eau potable atteigne, d'ici 2025, 56 pour cent de plus que la quantité d'eau actuellement disponible.
La crise de l'eau va en s'intensifiant et les gouvernements partout dans le monde - sous la pression exercée par les sociétés transnationales - privilégient une solution draconienne : la privatisation de l'eau, sa transformation en marchandise et sa déviation massive. Les tenants de cette solution prétendent qu'un tel système est la seule façon de distribuer de l'eau aux assoiffés du monde. En fait, l'expérience a démontré que la mise en vente de l'eau sur le marché ne répond nullement aux besoins des assoiffés démunis. Au contraire, la privatisation de l'eau permet de fournir de l'eau à ceux qui ont les moyens de se l'offrir, tels les villes et les citoyens biens nantis, ainsi que les industries grandes consommatrices d'eau, comme l'agriculture et la haute technologie. Comme le disait un résident du désert du Nouveau-Mexique, ayant vu l'industrie de haute technologie s'approprier l'eau de sa communauté : « L'eau coule vers le haut, là où se trouve l'argent. »
La pression visant à faire de l'eau une marchandise survient au moment où l'impact social, politique et économique de la rareté de l'eau est en passe de devenir une force déstabilisatrice, et que des conflits liés à l'eau naissent un peu partout dans le monde. Par exemple, la Malaisie, qui fournit à Singapour la moitié de son eau, menaçait en 1997 de couper l'approvisionnement en eau, après que Singapour ait critiqué les politiques du gouvernement malais. En Afrique, les relations entre le Botswana et la Namibie ont été gravement secouées par les projets de la Namibie de construire des canalisations pour dévier l'eau du fleuve Okavango vers l'est de la Namibie.
Le maire de Mexico a prédit qu'une guerre aurait lieu dans la vallée mexicaine dans un proche avenir, si une solution n'est pas bientôt trouvée pour régler le problème de manque d'eau dans cette ville. L'on a beaucoup écrit au sujet des guerres d'eau potentielles au Moyen-Orient, où les ressources en eau sont très limitées. Feu le Roi Hussein de Jordanie a dit un jour qu'il n'irait en guerre contre lsraël que pour une seule raison : l'eau, puisque ce dernier contrôle l'approvisionnement en eau du Jourdain.
Entre temps, le sort de l'une des ressources les plus vitales de la terre est déterminé par ceux-là mêmes qui profitent de sa sur-utilisation et qui en abusent. Une poignée de sociétés transnationales, appuyées par la Banque mondiale, s'emparent agressivement du contrôle des services d'eau publics dans les pays en voie de développement, causant une augmentation dramatique du prix de l'eau pour les résidents locaux, et tirant profit de la recherche désespérée du Tiers-Monde pour trouver des solutions à la crise de l'eau. Leur intention est claire comme de l'eau de roche : l'eau devrait être traitée comme n'importe quel autre produit négociable, et son utilisation devrait être soumise aux principes régissant le marché.
Simultanément, les gouvernements abandonnent leur contrôle sur l'approvisionnement en eau dans leur pays, en participant à des accords commerciaux comme l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA); son successeur, la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA); et l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Ces institutions commerciales mondiales donnent en effet aux sociétés transnationales des pays signataires un accès sans précédant à l'eau.
Déjà, les grandes sociétés ont commencé à poursuivre en justice divers gouvernements, afin d'avoir accès aux sources d'eau nationales. Par exemple, la Sun Belt, une compagnie californienne, poursuit actuellement le Gouvernement du Canada en vertu de l'ALENA parce que la Colombie-Britannique (C.-B.) a interdit l'exportation de l'eau il y a quelques années. Cette compagnie soutient que la loi de la C.-B. viole plusieurs droits des investisseurs stipulés dans l'ALENA, et réclame par conséquent 10 milliards de dollars US en compensation pour profits perdus.
Grâce à la protection de ces accords commerciaux internationaux, les compagnies visent maintenant le transport massif de l'eau par déviation et par superpétroliers. Plusieurs compagnies ont mis au point une technologie leur permettant de transporter par voie maritime de grandes quantités d'eau douce contenue dans d'éléphantesques sacs scellés, afin de les vendre outre-mer. Vendre ainsi l'eau aux plus offrants ne fera qu'aggraver l'impact de la crise de l'eau dans le monde.
Un certain nombre de recherches importantes et d'organisations environnementales, tels Worldwatch Institute, l'Institut des ressources mondiales, et le Programme des Nations Unies pour l'environnement, ont donné le signal d'alarme il y a plus de dix ans : si l'utilisation de l'eau continue à augmenter au rythme actuel, les résultats seront dévastateurs pour la terre et pour ses habitants. Des groupes tels l'International Rivers Network, Greenpeace, Clean Waters Network, le Club Sierra du Canada et Amis de la terre international, de même que des milliers de groupes communautaires partout dans le monde, luttent contre la construction de nouveaux barrages, pour l'assainissement des cours d'eau et des zones humides pollués, confrontent l'industrie relativement à la contamination des systèmes de distribution d'eau, et oeuvrent pour protéger les baleines et autres espèces aquatiques contre la chasse et la sur-pêche. Les experts de plusieurs pays ont trouvé des solutions intéressantes et créatives à ces problèmes.
Ces efforts sont vitaux. Ils doivent cependant être coordonnés et placés dans le contexte plus vaste de la mondialisation économique et de son rôle dans la privatisation et la transformation de l'eau en marchandise.
À qui appartient l'eau? Devrait-elle appartenir à quelqu'un? Devrait-elle être privatisée? De quel droit les sociétés transnationales peuvent-elles acheter les systèmes de distribution d'eau? L'eau devrait-elle être traitée comme une marchandise sur le libre marché? De quelles lois avons-nous besoin pour protéger l'eau? Quel est le rôle du gouvernement? Comment les pays riches en eau partagent-ils avec les pays démunis en eau? Qui est le gardien du système d'alimentation vital de la Nature? Comment les citoyens peuvent-ils participer à ce processus?
L'analyse et les recommandations du présent rapport se fondent sur le principe selon lequel l'eau fait partie du patrimoine naturel et doit être conservée dans le domaine public pour toujours, et protégée par des lois locales, nationales et internationales rigoureuses. C'est toute la notion de « patrimoine naturel « qui est en jeu, l'idée que nous reconnaissons, par le biais de nos institutions publiques que nous avons en commun un patrimoine humain et naturel qui doit être préservé pour les générations à venir. Ce sont les collectivités qui doivent être les défenseurs de nos voies d'eau et qui doivent établir les principes qui guideront l'utilisation de cette précieuse ressource.
Plutôt que de permettre que cette ressource vitale devienne une marchandise vendue au plus offrant, nous croyons que l'accès à l'eau potable nécessaire aux besoins de base est un droit de la personne fondamental. Chaque génération doit s'assurer que ses activités n'ont pas pour effet de faire diminuer l'abondance ou la qualité de l'eau. Des efforts considérables doivent être faits pour assainir les écosystèmes aquatiques déjà pollués, et pour protéger les autres.
Mais d'abord et avant tout, nous devons restructurer en profondeur nos sociétés et notre style de vie afin de stopper l'agonie de la Terre, et apprendre à vivre avec les bassins hydrographiques qui ont été créés pour supporter la vie. Nous devons abandonner la notion spécieuse selon laquelle nous pouvons abuser impunément des précieuses sources d'eau du monde, sous prétexte que la technologie pourra toujours venir à la rescousse. Il n'y a pas de solution technologique pour une planète sans eau.